Avis à la loupe de Dagonides : Le mystère des cinq terres

LES ÉCHAPPÉES DU TOUR DE FRANCE :

Le Mystère des cinq terres du collectif S’CAPE

CHOUETTE ALORS

Vous connaissez le challenge de la Chouette d’Or ?

Un jeu de piste conçu par Max Valentin en 1993, amenant à déchiffrer une série de tableaux liés à diverses villes et régions pour trouver l’emplacement d’un oiseau doré. Un jeu mythique, car jamais résolu. Et, osons le dire, un jeu particulièrement mal conçu, puisque… jamais résolu.

Mais dans le genre de la

CHASSE AU CASSE-TÊTE,

on peut aussi penser aux livres de Dan Brown. À Benjamin Gates. Aux aventures d’Arsène Lupin dans L’Aiguille creuse. Et plus près de nous, à l’escape game Le Mystère des cinq terres, un livre signé Mélanie Fenaert, Élodie Lahaye et Patrice Nadam, illustré par Pauline Clavel, Tiffanie Uldry et… encore Patrice Nadam, publié aux éd. Le Robert en octobre 2021.

Ecoutez bien : un symbole par région, un symbole par sens…
Œil, lèvres, narines, bout des doigts, oreilles.

La couverture annonce « 5 aventures au cœur des régions de France ». Dès le premier feuilletage, on repère les cartes et les dépliant touristiques : vignes d’Alsace, légendes de Bretagne, senteurs de Provence, monuments du Sud-Ouest, et bien sûr… Paris. Forcément, réflexe grégaire, on cherche aussitôt son petit chez-soi ! Et si par hasard le trésor se trouvait sous notre perron, hein ?

Une introduction plante rapidement le décor et le jeu. En bref, une Chouette d’Or limitée à cinq lieux, avec des indices et des solutions pour éviter de perdre les joueurs. Les perdre… en route, évidemment ! Car il y aura du trajet. En attendant le TGV en gare, feuilletons ce

LIVRE COLLECTIF

Beau volume rigide, divisé en deux parties :

1) un carnet de documents de référence (ou « pochette à dessin »), et

2) l’aventure proprement dite, divisée en paragraphes numérotés.

Le jeu n’est pas linéaire, il est modulable. Ses cinq étapes, une par région, sont à parcourir dans l’ordre voulu. Dans chacune, on vit une petite aventure rythmée par nos propres choix, qui nous guident d’un paragraphe à l’autre comme dans un livre dont vous êtes le héros. Le carnet de document est à consulter à chaque lieu visité. Par exemple, en se rendant à Colmar, on regarde le plan de la ville, parsemé d’annotations.

Le goût, avec le vin et le pain d’épices d’Alsace.

La liste des régions était semble-t-il une proposition de l’éditeur. Les auteurs, tous du collectif pédagogique S’CAPE, ont choisi par affinités : Élodie Lahaye enseigne le français, donc les mythes et légendes, donc… Cthulhu ? Perdu, mais pas loin : la Bretagne ! Elle a aussi trouvé l’inspiration dans la dive bouteille et les vignes d’Alsace. Mélanie Fenaert professe quant à elle les SVT, autant dire la géologie, la botanique et la chimie organique… donc le Pays Cathare et la Provence ! Enfin, Patrice Nadam, qui enseigne la même matière, évoque à plaisir Paris et ses monuments. L’intro et l’histoire sont venues par un beau matin de réunion en distanciel, avant que chacun rédige de son côté.

ON Y VA À PETITES FOULÉES

Le risque était d’embrouiller le lecteur, qui s’égarerait vite dans ces cinq régions. C’est pourquoi les auteurs ont prévus des mécanismes garde-fous en cours de jeu.

D’abord, les régions sont classées par difficulté. Les noobs en énigmes commenceront par la Bretagne. Un obstacle ? La page d’indices remet sur le droit chemin. Le doute persiste ? Voir la page de solution, c’est mieux que de piétiner.

Ensuite, des commentaires nous guident au fil du jeu, soulignent ce qui est important, nous soufflent où regarder. Sinon, tout serait signifiant et on se perdrait à noter tous les numéros de rue !

ENFERMÉ DEHORS !

Un paradoxe à noter en passant : un « escape game » dans lequel… le héros n’est pas enfermé. Bon, en réalité le genre de l’escape est comme l’univers, en constante expansion. Il a débordé du pur jeu d’évasion et se rapproche souvent de la chasse au trésor, de la murder party, du jeu de rôles… pour le plaisir des joueurs. Remarquons quand même que le trio d’auteurs des Cinq Terres nous entraîne dans quelques lieux bien claustrophobiques (la grotte de Lombrives, les catacombes de Paris…) et nous enferme dans une maison de parfumeurs qui garde ses secrets derrière des digicodes retors… C’est la Maison Feysnard… Mélanie Fenaert… Parfums Fragonard… Hasard ? Je ne crois par. Heu, pas !

La vue : Paris, ses perspectives, ses tableaux et ses points de vue.

UNE PLANÈTE À LA FOIS !

La bonne façon, clairement, c’est d’y aller à tête reposée, jouer une région sans s’occuper du reste. Comme la stratégie de la détente dans Starship Troopers : « désormais on n’attaque qu’une planète à la fois ! »

Je préconise une région par jour, en se prenant au moins deux-trois heures. En compagnie d’une cafetière, d’un bloc-notes et éventuellement d’un(e) complice. Lire à voix haute et échanger ses hypothèses donnera du sel au jeu. Sans rougir de se servir des indices, ils sont là pour éviter les sorties de route et les bouchons. Disons que ce sont nos itinéraires bis.

La chose à ne pas faire est de vouloir traverser le livre d’une seule traite sans étapes. Accident de parcours assuré !

UNE PETITE MISE EN BOUCHE ?

Ou en oreilles, en doigté, en narines… car chaque région est liée à un des cinq sens. Le toucher de la pierre, l’écho des musiques bretonnes, la vue dans la ville Lumière, Paris…

C’est particulièrement sensible (!) dans l’épisode dantesque de l’orgue à parfums. Une machine inspirée d’un roman de Huysmans, à moins que ce ne soit du pianocktail de Boris Vian… Cette mécanique infernale, qui préserve les essences volatiles de la Maison Feysnard dans de petits flacons, ne les révélera que si on trouve tous les codes dans le contexte, dans une table hexadécimale, dans des jeux de mots… Aucune salle d’escape game n’a encore eu le cran d’installer une mécanique aussi infernale dans ses murs !

L’odorat : l’orgue à bouche dans le roman À rebours de Huysmans.

UN LIVRE POUR QUI ?

– Pour tous-tes, puisque (signe des temps) le héros ou l’héroïne n’est pas genré(e) ! Il ou elle aime fréquenter les antiquaires qui vendent des carnets chelous « oubliés » par des sociétés secrètes. Elle ou il a un smartphone et semble y tenir… Ah, et posséder une grande liberté de mouvement. Le reste, le lecteur est libre de l’imaginer !

– Pour un public déjà connaisseur en énigmes, au moins un peu. Certains défis seront alors familiers, comme les puzzles, tangrams, codes morse et autres points à relier sur une carte. D’autres le seront moins. Avez-vous déjà déchiffré du cistercien ? Qu’on se rassure, ça n’a rien de coquin.

– Pour les fans d’Arsène Lupin, qui retrouveront dans la partie parisienne quelque chose de la belle Epoque. Ils goûteront les visites furtives dans les hauts lieux de la capitale à la recherche de messages sibyllins, auront la joie de découvrir la lueur au bout du tunnel dans les catacombes…

– Pour ceux qui ont beaucoup de doigts ! Il faudra en effet garder un doigt glissé à la bonne page de carnet de documents. Un entre dans la partie numérotée, en volant d’un paragraphe à un autre. Et un certain nombre d’autres doigts pour tenir le crayon sur le bloc-notes… Oh oui, la lecture tient vite de l’exercice d’équilibriste. Le plus simple est d’afficher le carnet sur un écran de PC (site Le Robert) tandis qu’on lit les paragraphes de jeu sur l’exemplaire papier. Il faudra tout de même manipuler le livre pour, par exemple, plier un feuillet ou regarder par transparence. Le genre d’énigme délicat à mettre en page (bravo Patrice), mais ça marche !

Le toucher : des livres à feuilleter du bout des doigts…

Était-ce un livre pour moi ? Oui… et non. Nuançons.

Oui, dans le sens où je me suis amusé à suivre le cheminement, en particulier dans ma région. J’étais curieux face aux énigmes variées, aux cartes colorées (depuis ma découverte de Stevenson et de JH Brennan, j’adore les cartes). Le défi, le challenge donnent envie de se mesurer au bouquin, l’énigme est addictive par nature (un précédent livre du collectif parle de « virus »). Et puis, j’ai été sensible aux références littéraires qui parsèment le jeu : À rebours de Huysmans, La Disparition de Perec et évidemment… L’Invitation au voyage de Baudelaire.

Et non, pour des raisons d’esthétique qui me sont personnelles. D’une part, les possibilités offertes par le livre dont vous êtes le héros ne sont pas utilisées à 100% (la partie enfermée en Provence est celle qui exploite le plus les « rendez-vous au »). D’autre part, en général les intrigues liées à des confréries secrètes, me font hausser un sourcil perplexe. Raison pour laquelle je n’ai jamais pu lire une ligne de Dan Brown. Je lui préfère l’Umberto Eco du Pendule de Foucault qui démonte en règle l’ésotérisme. Mais là-dessus, mon goût va à contresens de celui du grand public.

Maintenant, à vous d’en juger ! Beau livre à offrir ou… à s’offrir.

1 MOT OU 2 SUR LES 3 AUTEURS

Le Robert a fait appel ici au collectif S’CAPE, initialement tourné vers les escape games pédagogiques, par et pour les enseignants. Leur site s’intéresse à l’actualité du jeu à l’école, et met à libre disposition des outils numériques (compteurs, cadenas numériques, fichiers pour imprimante 3D…) et des tutos pour fabriquer son matériel. Mélanie Fenaert et Patrice Nadam, en collaboration avec Anne Petit, ont déjà publié S’capade pédagogique avec les jeux d’évasion chez Ellipses en 2019. Le livre des Cinq Terres est la deuxième collaboration de S’CAPE avec Le Robert, après un jeu pédagogique pour apprendre à manipuler le dictionnaire et y trouver un trésor… de connaissances !

Vous pouvez vous procurer le livre chez Cultura.

Dagonides Auteur

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